Philippe Ciaparra

Photographe

Entretiens

Propos recueillis par Jean Michel Missri pour Shades of Grey magazine No.25 Août 2020

Le 11 mars au 27 avril 2020

Quand et comment avez-vous commencé la photographie.

Vers neuf ou dix ans. J’étais passionné d’astronomie, j’avais monté mon appareil photo sur un trépied et je photographiais en pause longue le ciel la nuit, je voulais photographier les étoiles. Une fois mes photographies développées par le photographe de mon quartier, il y avait des grands cercles lumineux dans le ciel nocturne, je ne comprenais pas bien de quoi il s’agissait. Ensuite, vers onze ou douze ans, j’ai commencé à photographier tout ce qui m‘entourait lors de mes promenades dans les vielles rues de Marseille, à développer mes films noirs et blancs puis à faire mes tirages.

Quel style d’images regardiez-vous quand vous avez commencé ?

Celles de W. Eugene Smith, The Walk to Paradise Garden (1946), ses séries comme Pittsburgh (1957) et As from my Window (1958) sont saisissantes. Julia Margaret Cameron et les préraphaélites pour la noblesse des visages et l’immense Diane Arbus, évidemment.

Je me souviens d’avoir été longtemps fasciné par cette photographie de René Burri qu’il a réalisée à Sao Paulo en 1960. Quatre silhouettes d’hommes en contre-jour, collés à leurs ombres, marchant tranquillement sur le toit d‘un immeuble déporté sur la droite de l’image, sur la gauche, beaucoup plus bas, une longue rue mouvementée à la perspective verticale.

Quelles sont vos principales influences.

Je n’ai pas le souvenir d‘avoir été influencé, même si je sais que l’on ne peut y échapper. Je pense qu’Albert Renger-Patzsch et la Nouvelle Objectivité ainsi que l’Ecole de Düsseldorf ont étés sans doutes des stimulants. Ceci-dit, Minor White et Peter Downsbrough sont depuis longtemps présents dans ma bibliothèque.

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la photo de voyage et de paysages ?

Un voyage s’apparente à une forme d’abandon, s’éloigner de sa propre personne c’est aller aux confins d’une expérience mystérieuse. Le fait de me retrouver à faire des photographies dans un état introspectif permanent est sans doute un facteur important quant à mon plaisir de voyager. Enfant j’étais déjà très solitaire, je rêvais déjà de tous ces mondes lointains, ces théâtres en clair-obscur. Je m’y sens à présent extrêmement à l’aise, même si je ne suis pas toujours dans des lieux rassurants, alors que la musique d’Anton Webern et Jana Winderen m‘accompagne. Le paysage, ou du moins ce que j’estime être un paysage, est pour moi la sérénité, une sorte de force tranquille avec sa magie et ses secrets. Je voyage loin et longtemps car j’aime me souvenir de mon voyage alors que je suis encore en train de le vivre.

Vous avez une approche plutôt ténébreuse pour vos différents paysages noir et blanc.

Pouvez-vous nous expliquer votre manière de fonctionner ?

Un mécanisme de pensée est complexe à définir et je ne crois pas qu’il me soit aisé d’y répondre avec certitude, la raison reste énigmatique mais je ne vais pas esquiver votre question. J’aime les paysages crépusculaires, ces moments de transitions entre le jour et la nuit car il y a le mystère de l’instant, ils m’éloignent des illusions de la réalité et me font dévier du réel vers l’imaginaire dont j‘ai besoin. Beaucoup de mes photographies dépendent de ces derniers sursauts de lueur. Je me plonge alors dans cette atmosphère faite d’onirisme, ma photographie n’a pas que seule fonction de montrer la réalité.

Cette approche a-t-elle changé votre vision du monde, et que représente la photographie dans votre vie ?

 Je crois qu’il ne faut rien exagérer, il y a le monde réel et celui qui se dégage de ma vision, j‘arrive heureusement à faire la différence, j’ai simplement une relecture de l’espace et de sa structure. J’adore mon activité et la photographie est clairement le moteur de ma vie, j’ai une relation intime avec elle et elle me permet de gagner ma vie en tant que photographe de mode et de portrait. Je me souviens de ces années grises à mes débuts et il m’a été difficile de faire ma place dans le métier, ça me demande chaque jours une rigueur extrême, une disponibilité constante et des sacrifices, je me suis souvent retrouvé dans le doute d’avoir fait les bons choix et à haïr la profession pour son ingratitude. Il sera temps de prendre une certaine distance avec la photographie lorsque j‘aurai l‘impression de m’être complètement exprimé.

Comment choisissez-vous vos destinations, et comment préparez-vous vos prises de vue ?

Mes voyages sont intérieurs et seul l’accomplissement visuel en est le but. J’aime les pays qui offrent une grande diversité dans le paysage, ces villes effacées et sans noms du Dakota du Sud. On m’a souvent reproché d’aller au bout du monde pour faire des photographies que j’aurais pu faire à quelques kilomètres de mon domicile. J’ai besoin de cet isolement, d’être le plus loin possible de mon quotidien pour pouvoir photographier. Pour voir mieux, j’ai besoin d’une attention neuve.

Je ne prépare pas à proprement parler mes prises de vues et en dehors de mon matériel photographique réduit au minimum, aux Etats-Unis par exemple, j‘ai simplement besoin de cartes routières, de vêtements d’été et d‘hiver, de ma tente d’expédition et de divers objets susceptibles de m‘être utiles que j‘achète sur place.

L’hiver est ma saison préférée pour partir, on me dit d’elle qu’elle est désolation et mélancolie, pour moi elle est tout autre, elle est faite de bien-être et d’extase propice à la création.

L’intention et la vision sont deux éléments importants. Avez-vous une idée précise des images que vous voulez, ou faites-vous confiance à l’improvisation et à la chance ?

La question sur l’intention et la vision est une dualité permanente qui me fait penser à ce qu’un célèbre cinéaste, dont j’ai oublié le nom, disait à son auditoire : « Vous serez réalisateurs le jour où vous pourrez réaliser le film que vous voyez lorsque vous fermez les yeux » Cette pensée est d’une remarquable lucidité et cela peut parfaitement être transposé à la photographie où se pose la question de la dépendance au réel.

Je me donne comme seul axe l’équilibre des formes, la matière et la « couleur », quant à ma vision elle est faite d’horizons silencieux baignés dans cette lumière crépusculaire d’hiver si particulière et propres à ces régions dans lequel je me trouve. Ces éléments associés sont alors susceptibles d’être photographiés à la seule condition qu’ils puissent devenir un paysage. Quant à l’improvisation et à la chance ils peuvent parfois générer des combinaisons inattendues et fort intéressantes. Regardez par exemple cette photographie de Cartier-Bresson Derrière la gare Saint-Lazare (1932), à une demi-seconde près ce miracle n‘aurait pas été possible.

Quel a été votre meilleure expérience photographique ?

 Au cœur du Yukon sur la Dempster Highway il y a quelques années en hiver, tôt le matin, dans un absolu silence et à quelques minutes avant le lever du jour, tous ces arbres de songes sur le bord de la route glacée semblaient partir vers l’infini, ils se voulaient plus majestueux les uns que les autres. Les branches gelées scintillaient, ça leurs donnaient un aspect irréel.

Descendu de mon véhicule, les yeux fixés vers cette féerie étonnante, les flocons de neiges tombaient si lentement du ciel noir qu’ils semblaient être suspendus, un instant j’y ai entrevu mon rêve d‘enfant. Un enfant lumière et rêveur, aux yeux émerveillés, doté de l’invraisemblable pouvoir de ralentir le temps qui passe.

Quel matériel utilisez-vous ?

Cela dépend de ma destination et surtout de la saison, dans tous les cas se sont des appareils 24×36 argentiques équipés d‘objectifs fixes très lumineux me permettant de travailler en basse lumière et d’éviter de tomber en dessous du quart de seconde. L’hiver je privilégie un boitier moderne et fiable équipé d’un unique 45mm stabilisé, ce qui me permet de le manipuler facilement d’une seule main avec des gants de grand froid.

À l’intersaison, les températures sont plus clémentes et les conditions de prises de vues moins rudes, j’utilise un boitier entièrement manuel, plus délicat à manipuler, léger et discret mais plus fragile aussi.

Pour les voyages occasionnels, j’y apporte toujours un vieux boitier avec un 58mm exceptionnellement lumineux, dans le genre de celui qu’avait Larry Burrows pendant la guerre du Viêt-Nam, avec son énorme moteur et un système de présélection du diaphragme automatique accroché au boitier, j’aime beaucoup cet appareil et le bruit du déclenchement, il est lourd, pas loin de 3 kg, ce qui lui donne vraiment une belle allure.

J’ai aussi un second boitier, plus rudimentaire, au cas où le boitier principal tomberait en panne, dans tous les cas je travaille en film noir et blanc que je traite moi-même lors de mon retour à Paris. M’enfermer pendant trois mois dans ma chambre noire n’a jamais été un problème pour moi et j’aime l’odeur du fixateur le matin. Cela me permet d’être encore dans mon voyage, j’ai depuis toujours ce plaisir à placer le négatif dans le passe-vue de mon agrandisseur américain des années soixante.

Comment et avec quels logiciels traitez-vous vos images ?

 J’utilise un logiciel de traitement d’image afin d’optimiser mes photographies. Je scanne mes négatifs et revois le contraste et la densité, ensuite je fais ressortir certaines zones de l’image afin de sublimer les valeurs du noir et du blanc. Mon tirage est abouti lorsque j’estime lui avoir apporté un certain lyrisme.

Votre dernière exposition était centrée sur le paysage, toutes vos photographies étaient des tirages aux Palladium. Comment et pourquoi avez-vous choisi ce procédé ?

 Le tirage palladium est autant un objet précieux qu’il est inaltérable et sa beauté, selon le papier choisi et le mode d‘étendage de la solution de palladium, lui donne une magie et une noblesse inégalable.

J’avais découvert ce procédé, qui était pour moi obscur et élitiste, au milieu des années quatre-vingt-dix chez Sillages, le laboratoire de Marc Bruhat. Il était spécialisé dans les tirages alternatifs comme le platine/palladium. J’avais été totalement séduit par ce rendu si singulier qui me faisait penser à des dessins au fusain.

Il y a aussi une raison plus profonde pour ce désir d’utiliser cette technique. Ce rejet de l‘éphémère accompagné de l’idée qu’avec le temps qui passe mes tirages puissent un jour se détériorer s’ils étaient réalisés avec des techniques plus actuelles.

Au fond, je suis obsédé par l’idée que les choses puissent un jour disparaître et j’y vois là une promesse d’immortalité.

Les réseaux sociaux sont aujourd’hui devenus le principal outil de promotion pour les photographes et les artistes en général. Avez-vous une stratégie particulière pour les utiliser au mieux ?

Je ne me sers pas vraiment des réseaux sociaux, ils sont des outils sérieux mais à double tranchant, nous y trouvons le meilleur comme le pire et la déferlante d’images

Qui nous submerge chaque jour a modifié notre façon de regarder la photographie au risque de fausser notre perception de l’image et de passer à côté d’une quantité de photographes très intéressants. Je suis peut-être démodé mais je continue à croire que le bon vieux téléphone et la poignée de main est un outil qui a encore un bel avenir. J’aime le contact direct et regarder les gens dans les yeux.

Avez-vous des projets en préparation dont vous aimeriez nous parler (livres, expositions, workshops) ?

 A la suite de la publication de mon premier livre en janvier 2020, Paysages & Transfiguration aux éditions k éditeur, je prépare déjà un travail sur la couleur, toujours du paysage crépusculaire. Il ne m’est pas habituel de travailler en couleur, j’appréhende beaucoup ces instants, il ne me suffira pas d’une Fuji Pro 400H pour faire de la photographie couleur, ma façon de penser la photographie de paysage devra être reconsidérée.

Pour terminer, avez-vous un conseil à donner à un photographe/artiste débutant ?

Cultivez votre regard, allez dans les expositions, lisez et regardez des livres. Intéressez-vous à l’histoire de la photographie car elle est passionnante. Soyez en cohérence avec vous-même et apprenez à écouter votre cœur.

Vivez votre vie comme une aventure et rendez éternel ces instants furtifs, car tel est le paradoxe de la photographie, elle est furtive et éternelle à la fois.